Au cœur de l’intense tricherie pour décrocher un poste junior en banque
Si vous voulez quitter la fac ou l’école où vous étudiez pour décrocher un premier poste dans une banque d'investissement, mieux vaut avoir de la chance... ou bien la provoquer.
Les grandes banques sont submergées par les candidatures. Goldman Sachs en a par exemple reçu 314 000 l'an dernier, pour 2 600 postes ouverts en stages d'été. Chez JPMorgan, on a compté 493 000 candidatures pour 4 000 postes d’analysts et associates, toujours pour l’été. Plus de 99 % des candidats échouent.
Face à ces difficultés, les étudiants prennent de plus en plus les choses en main. Nous nous sommes entretenus avec plusieurs étudiants, issus à la fois d'établissements cibles et non cibles. Certains n'avaient aucune connaissance de la tricherie qui règne. Pourtant, pour la plupart, soit ils y avaient eux-mêmes eu recours, soit ils avaient des connaissances qui l'avaient pratiquée.
« Il se passe beaucoup de choses au quatrième étage de la bibliothèque de LSE, » raconte un étudiant de la London School of Economics, l’université britannique la plus prisée pour les emplois en banque et finance. « Ça saute aux yeux et c’est proprement scandaleux, » observe-t-il.
La tricherie concerne principalement les tests complexes de raisonnement numérique et linguistique, que des banques comme Morgan Stanley, UBS ou Nomura utilisent pour filtrer les candidats dès la première étape. « Ils sont monstrueusement difficiles, » confie un étudiant en économie d'un établissement non-cible. « On doit répondre dans un délai très court à des questions qu’on ne rencontre presque jamais dans la vraie vie. Quand je le faisais seul, j’étais loin de pouvoir réussir ces évaluations. »
Après avoir été éliminé par toutes les banques dès cette première étape, cet étudiant a décidé de rejoindre un groupe d’amis. Plutôt que de tenter individuellement le contre-la-montre pour résoudre une série d'énigmes complexes, lui et ses amis se réunissent dans une pièce avec un grand écran. Chacun postule à une banque différente, et pendant chaque passage de test, les autres s'entraident et apprennent. « L’un de nous passe le test, et les autres l’aident en entrant les questions dans une IA et en le dirigeant vers la bonne réponse du QCM," explique-t-il. Ça permet de répondre correctement et rapidement. »
Ce qui se passe à la bibliothèque de LSE serait assez similaire. Pourtant, les étudiants affirment qu’il ne s’agit là que d’une petite tricherie de rien du tout, et qu’on assiste à des fraudes bien plus systématiques parmi les étudiants internationaux à Londres, en particulier ceux d'origine chinoise. « Les groupes de discussion chinois sur Telegram, c’est là où il se passe vraiment quelque chose, » raconte un étudiant de LSE. « Ils ont des documents très détaillés en chinois, avec des questions et des réponses aux tests de raisonnement numérique, verbal et logique inductif que pratiquent la plupart des grands employeurs. C'est un filon en plein essor, et certaines des antisèches sont même filigranées. »
Nous n’avons pu échanger avec aucun étudiant chinois confirmant l'existence de ces groupes Telegram, mais l’un d’eux nous a confié que la communication avec ses homologues chinois à Londres avait fait toute la différence dans ses candidatures. « Beaucoup de membres de la communauté chinoise m’ont donné des conseils, » dit-il, ajoutant qu’il aurait été très difficile de progresser sans aide, car « l’anglais n’est pas ma langue maternelle. »
Mais pour les juniors, la collaboration en mode complot ne s’arrête pas aux tests. Ils partagent aussi les questions HireVue et celles des entretiens en ligne, en particulier sur ces prétendus groupes Telegram chinois. Certains de ces partages pourraient être qualifiés de simple « préparation ». Un étudiant a indiqué essayer de trouver les questions à l'avance, pour ensuite préparer des réponses qu'il peut lire sur un écran tout en parlant à quelqu’un d’autre.
Est-ce vraiment important ? Les étudiants qui le font mettraient en avant que cela revient simplement à mettre tout le monde sur un pied d’égalité, et que la tricherie est, de toute façon, monnaie courante. Garry Stevenson, par exemple, a décroché son premier poste chez Citi après avoir découvert les règles d’un concours de trading et s’être entraîné assidument à l’avance. « Je viens de commencer sans expérience en banque, et je suis en concurrence avec des gens qui bénéficient du népotisme ou qui utilisent l'IA, » explique un étudiant. « Si je n’utilise même pas l’IA, je n’ai aucune chance. »
Et que pensent donc les banques de tout ça ? Nous avons contacté Citi, Goldman Sachs, JPMorgan, Morgan Stanley et UBS pour recueillir leurs commentaires. Aucune ne nous a répondu, sauf Citi, qui a précisé que de toutes façons, elle ne faisait pas passer d’entretiens HireVue. Selon l’un de ces étudiants, les banques ne s'en soucient pas vraiment : « Les tests ne sont qu’une méthode de sélection. Pour les banques, c’est un moyen rapide et peu coûteux de réduire de moitié le nombre de candidats ». Si les candidats ne se rendent pas compte que la plupart des gens trichent, peut-être ne méritent-ils pas vraiment de progresser davantage…
Quoi qu’en pense le secteur, cette tricherie généralisée est source de problèmes. Quand les étudiants sont invités à des entretiens en face à face, les banques les retestent et découvrent que ceux qui ont excellé en ligne échouent lamentablement lorsqu’ils n’ont plus d’aide. De quoi compliquer le processus de recrutement.
Selon les étudiants qui ne trichent pas, les banques pourraient faire beaucoup plus pour mettre un terme à ces pratiques. « Quand c’est quelque chose qui peut changer une vie, je ne pense pas qu’il y ait le moindre manque de motivation pour tricher et profiter d’un avantage sur les concurrents, » explique l’un d’entre eux. « En comparaison, les mesures antitriche des examens du CFA sont autrement plus délirantes," ajoute-t-il. « Ils vérifient vos lunettes, derrière vos oreilles, vos manches, vos chaussettes et vos chevilles, vous demandent de montrer toutes vos poches, et ensuite ils vous passent au scanner. » Les banques pourraient être bien inspirées d’en prendre bonne note.
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